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Jane :
Ça a été traumatisant. Ça a été dévastateur. J’ai reçu un ballon de volleyball en plein visage.
 
Allison :
Vous venez d’entendre Jane Enright, notre première invitée. Elle a reçu un coup inattendu à la tête. Ça a changé sa vie pour toujours. Les scientifiques affirment que ce genre de choc peut augmenter considérablement le risque de démence.
 
Jay :
Bienvenue à Défier la démence. Le balado pour quiconque a un cerveau.
 
Allison :
Adopter un mode de vie qui maintient votre cerveau en santé et qui réduit le risque de démence : c’est ce que vise Défier la démence. Car la démence ne dépend pas seulement des gènes. Si la génétique peut jouer un rôle, des facteurs liés au mode de vie comme l’isolement social, le manque de sommeil et la pollution de l’air peuvent eux aussi avoir des conséquences déterminantes.
 
Jay :
D’après les données les plus récentes et les plus fiables, les scientifiques affirmeraient maintenant qu’apporter des changements sains à ces facteurs de risque permettrait de réduire de plus de 45 % les cas de démence à l’échelle de la planète.
 
Allison :
Aujourd’hui dans l’émission, nous parlerons des conséquences d’un traumatisme crânien sur le cerveau. Nous allons explorer comment les coups portés à la tête, qu’ils soient légers ou violents, peuvent nuire à notre santé cognitive et augmenter le risque de démence.
 
Jay :
Je m’appelle Jay Ingram. Je suis journaliste scientifique. Je m’intéresse depuis longtemps à la démence.
 
Allison :
Je m’appelle Allison Sekuler. Je suis présidente et scientifique en chef à l’Académie de recherche et d’éducation Baycrest et au Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement.
 
Jay :
Joignez-vous à nous pour défier la démence. Parce qu’il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau.
 
Allison :
Aujourd’hui dans  l’émission, nous nous concentrons sur un sujet qui touche de très nombreuses personnes : les coups à la tête responsables de lésions cérébrales. Ce type de blessure est appelé traumatisme cranio-cérébral ou TCC.
 
Jay :
Chaque année, en moyenne, plus de 130 000 Canadiens se rendent aux urgences à cause d’un traumatisme crânien. À l’échelle mondiale, c’est près de 70 millions de personnes par an.
 
Allison :
Les coups à la tête peuvent affecter le cerveau de nombreuses manières. Voici quelques exemples : lors d’un impact, le cerveau peut être soumis à d’immenses forces d'accélération, il peut se tordre, rebondir à l’intérieur du crâne ou même saigner. Ces traumatismes peuvent affecter les capacités cognitives d’une personne comme l’apprentissage et la pensée.
 
Jay :
Les traumatismes crâniens sont principalement causés par des accidents de voiture, des chutes ou des coups portés à la tête. Les médecins classent les traumatismes crâniens en fonction de leur gravité : léger, modéré ou sévère. Par exemple, une commotion cérébrale fait partie des traumatismes légers.
 
Allison :
Mais des recherches ont démontré que le traumatisme crânien, quelle qu’en soit la gravité, est un facteur de risque de la démence.
 
Jay :
Comme vous l’entendrez plus tard dans l’émission, de nombreux effets des traumatismes crâniens sont méconnus et les scientifiques poursuivent leurs recherches pour en percer les mystères. Mais une chose est certaine : un coup à la tête peut avoir des conséquences dévastatrices.
 
Allison :
C’est exactement ce qui est arrivé à notre première invitée. En 2017, Jane Enright était mère de deux enfants et animatrice de groupe de discussion pour des cadres d’entreprise. Cette année-là, elle a subi un traumatisme crânien alors qu’elle assistait à une partie de volleyball. Cet événement a changé sa vie. Quelques mois plus tard, son partenaire de l’époque a également subi un traumatisme crânien sévère suite à un accident de voiture et a failli en mourir. Jane est ici pour nous raconter son histoire et partager quelques conseils sur la façon de reconstruire sa vie après cet événement qui a bouleversé sa vie. Un peu plus tard dans son parcours, Jane est devenue une auteure primée et une conférencière spécialiste dans la motivation. Elle siège également au conseil d’administration de la Fondation Brain Canada. Son partenaire est aujourd’hui son conjoint. Jane Enright nous parle depuis Victoria, en Colombie-Britannique. Jane, merci de nous aider à défier la démence.
 
Jane :
Merci, Allison. Merci de m’avoir invitée. Je suis ravie d’être ici.
 
Allison :
Il y a bien plus dans votre histoire que cette blessure que vous avez surmontée. Mais pouvez-vous nous raconter un peu ce qui s’est passé lors de cette partie de volleyball?
 
Jane :
Eh bien, ça a été traumatisant. Ça a été dévastateur. J’ai reçu un ballon de volleyball en plein visage.
 
Allison :
Alors que vous étiez sur le terrain?
 
Jane :
Non, je n’étais pas sur le terrain. Je regardais. J’étais une spectatrice. J’étais assise dans la section réservée aux spectateurs.
 
Jay :
Quelles ont été les conséquences de ce coup, Jane?
 
Jane :
En résumé, j’ai vécu un grand traumatisme, j’ai perdu beaucoup de sang, et j’ai aussi souffert d’aphasie et de troubles de la mémoire. Je me sentais comme Dory dans Le Monde de Nemo. Je ne me rappelais pas ce qui s’était passé avant, ni ce qui allait se passer ensuite. Je n’arrivais plus à m’exprimer comme je le faisais avant que cet accident ne survienne.
 
Allison :
Avant, vous gagniez votre vie comme conférencière. Pouvez-vous décrire les sensations et les émotions ressenties lorsque vous tentiez de trouver vos mots après cet incident?
 
Jane :
En gros, je ressentais de la frustration. Je pense que c’est le mot qui décrit le mieux ce que je ressentais à ce moment-là. Pour une conférencière – vous savez que je dirigeais des conversations – c’était un sentiment d’incrédulité, mais aussi de peur face à l’avenir. Que se passera-t-il ensuite? Est-ce que je pourrais un jour me souvenir de ce que je dois et veux dire?
Ce n’était pas tant que je ne me pouvais pas me souvenir de ce que je voulais dire – je pouvais formuler les mots dans ma tête, je pouvais les voir – mais le signal de mon cerveau à ma bouche ne fonctionnait pas correctement. Je ne pouvais pas exprimer ce que je voulais dire. Par exemple, si je voyais une loupe sur un écran d’ordinateur, mon cerveau disait : « Oh, c’est une mule. » Et je me disais : « Non, ce n’est pas une mule. C’est une loupe. » Ça se limitait principalement à l’instant présent. Je pensais surtout à ce que je voulais dire. Mais, c’était comme si tous les dossiers du classeur de mon esprit avaient été renversés par terre.
 
Jay :
En plus, Jane, votre conjoint de l’époque a subi un traumatisme crânien grave alors que vous faisiez face à ce que vous venez de décrire. Ça a dû être extrêmement difficile.
 
Jane :
Oui. Ça a été extrêmement difficile. Merci de le reconnaître. J’ai vécu l’expérience unique d’être à la fois une survivante d’un traumatisme crânien et une proche aidante d’une personne ayant subi un traumatisme crânien. Je me rétablissais, je progressais et je faisais tout ce qu’il fallait : je travaillais avec un orthophoniste et un neurologue pour retrouver la parole et réapprendre à m’exprimer. On pourrait penser que c’était déjà assez difficile à gérer dans une vie. Mais mon partenaire de l’époque, qui est maintenant mon conjoint, a lui aussi subi un terrible traumatisme crânien lors d’un accident de voiture. Cela a changé sa vie à tout jamais.
 
Jay :
Et pourtant, nous sommes en train de vous parler. Vous n’avez aucune difficulté apparente à formuler vos pensées et à vous exprimer. Il doit y avoir eu une transformation majeure durant votre rétablissement et votre réhabilitation. Quelle a été la chose la plus importante sur ce plan? Quelle a été la clé?
 
Jane :
Premièrement, cela a été de croire que les choses allaient s’améliorer. Deuxièmement, c’etait d’avoir le soutien nécessaire en soins de santé, avec des personnes compétentes comme un orthophoniste. L’orthophoniste m’a dit : « Jane, vous devez absolument reposer votre voix. Il faut vraiment que le “module” de traitement des signaux de votre cerveau puisse guérir à son rythme. Je pense que vous devriez vous concentrer davantage sur l’écriture plutôt que sur la parole. » Cela m’a menée vers une nouvelle direction magnifique. C'était vraiment un cadeau. C’est le bon côté de ce terrible événement. J’ai écrit sur mes expériences et je les raconte aux autres, afin qu’ils puissent eux aussi mieux comprendre comment gérer un traumatisme crânien, devenir plus résilients, et avancer. Je pense que les traumatismes crâniens sont parfois très mal compris. Chaque expérience est unique. L’expérience d’une personne ayant subi un traumatisme crânien peut être totalement différente selon la partie touchée, l’emplacement de la blessure physique et la nature de l’accident. De plus, notre cerveau change. Il a la capacité de se régénérer et de développer de nouveaux circuits neuronaux. Je pense que c’est ce qui m’est arrivé. Mon cerveau a eu une très bonne réponse en utilisant l’écriture, plus que pour la parole. Mais j’ai dû travailler fort. Il faut être déterminé.
 
Allison :
Parlons de cette détermination. L’une des choses sur lesquelles vous vous concentrez dans votre livre et vos discours sur le rétablissement est le rôle indispensable qu’a joué la pleine conscience. Pourriez-vous nous en dire un peu plus?
 
Jane :
Bien sûr. La pleine conscience – je ne le savais pas à l’époque – est l’un des six piliers de la santé du cerveau. Je pense qu’avant de subir ce traumatisme, je menais une vie de cadre très occupée. Je n’avais pas toujours le temps de faire des recherches sur ce qui est bon pour son cerveau. Je dépendais fortement de l’équipe de soins de santé qui m’entourait. Mais, plus tard, j’ai appris de la Fondation Brain Canada et de Brain Changes, deux organisations très importantes au Canada, que la pleine conscience était l’un des six piliers de la santé du cerveau. La pleine conscience authentique aide à se définir soi-même et à changer la façon dont on perçoit son environnement. Avec la pleine conscience, on évite d'être englouti dans ses pensées. Car, souvent, quand on a subi un traumatisme crânien, on vit un changement soudain et rapide, et on a tendance à s’attarder sur le passé.
Les personnes qui s’attardent sur le passé deviennent très souvent très déprimées. Ressentir de l’inquiétude et de l’anxiété vis-à-vis de l’avenir peut engendrer beaucoup de crainte et d’anxiété. La pleine conscience consiste à être vraiment dans l’instant présent (le « ici et maintenant ») et à se dire : « J’accepte ce qui s’est passé. Je n’en suis pas heureux. » On n’a pas à être heureux d’avoir reçu un coup à la tête. Je ne l’étais pas. La pleine conscience, c’est comme une préparation mentale aux situations d’urgence. Ça aide vraiment le cerveau. Ça le calme. Ça vous aide à gérer les situations du quotidien de manière plus positive, plus calme et plus déterminée. Et c’est ce qui m’est arrivé.
 
Allison :
Il est généralement admis que le traumatisme crânien est un facteur de risque important de la démence. À quel point pensez-vous à cela en ce moment?
 
Jane :
Eh bien, heureusement, je ne montre aucun signe de démence. Mais le traumatisme crânien est de toute évidence un facteur extrêmement important que tout le monde devrait prendre en considération. Personne n’est à l’abri : enfants, adultes, adolescents… Cela peut arriver lors de la pratique d’un sport ou dans d’autres circonstances. Que l’on participe à un événement sportif ou que l’on soit spectateur, n’importe où. Mon neurologue a été extraordinaire, il a été une véritable bénédiction. Il m’a expliqué que nous commençons tous avec une certaine réserve cérébrale. Lorsqu’on subit un traumatisme crânien, cette réserve diminue. Avec moins de réserve cognitive, on devient à risque pour d’autres choses, comme, par exemple, de développer une démence. Heureusement, il a ajouté : « La façon dont vous gérez votre vie et prenez soin de vous détermine le résultat. » Je suis un cas de réussite malgré un affreux traumatisme. Mais cela demande des efforts. Il faut faire preuve de détermination. Il faut faire attention à son alimentation et à son sommeil, faire de l’exercice et pratiquer la pleine conscience. C’est ainsi que je défie la démence chaque jour et les autres épreuves de ma vie. Je veux que mes meilleurs jours soient devant moi.
 
Jay :
Jane, comment allez-vous ces jours-ci? Votre traumatisme crânien vous affecte-t-il encore?
 
Jane :
Je dirais que je déborde d’énergie. Mais, je gère ma journée d’une façon sans doute très différente des autres personnes. Chaque jour, je prends le temps de me préparer en pratiquant la pleine conscience et en faisant de l’exercice. Je limite ma consommation d’alcool et je fais beaucoup de dialogue intérieur positif dans ma tête : « Tu es arrivée jusque-là. Continue. Tu en es capable. » Bien sûr, il y a des jours où je ne suis pas au meilleur de ma forme. Je l’admets volontiers, Jay, il me faut souvent plus de temps qu’une autre personne pour accomplir une tâche. Mais pas parceque je suis incapable ou que je ne suis pas intelligente ou que tout est melangé dans ma tête. Pas du tout. C’est juste mon cerveau. C’est comme ça qu’il fonctionne.
 
Allison :
Eh bien, vous nous avez donné une véritable leçon d’espoir. Votre histoire est tout simplement incroyable et inspirante. Merci beaucoup de vous être jointe à nous et de nous aider à défier la démence.
 
Jane :
Merci beaucoup. Ce fut un plaisir.
 
Allison :
Jane Enright est auteure, créatrice de contenu et conférencière. Ses derniers livres sont Jane’s Jam, Inspiration to Create Your Super Awesome Life et un livre destiné aux enfants et à leurs adultes intitulé Hi, I’m Cher. I go everywhere. qui enseigne le super pouvoir de la pleine conscience. Jane nous a parlé depuis Victoria, en Colombie-Britannique.
 
Jay :
Notre prochaine invitée a écouté Jane Enright. Dr. Carmela Tartaglia, est une experte des traumatismes crâniens et des commotions cérébrales et de leur incidence sur le risque de démence. Carmela est professeure à l’Université de Toronto et clinicienne-chercheuse au Centre Canadien de Concussion du Réseau universitaire de santé. Ainsi, en plus d’être chercheuse, c’est une médecin de terrain qui voit tous les jours des personnes ayant subi des traumatismes crâniens. Carmela Tartaglia nous parle depuis Toronto. Carmela, merci de nous aider à défier la démence.
 
Carmela :
Merci de m’avoir invitée. C’est un plaisir pour moi d’être là.
 
Jay :
Qu’est-ce qui vous a frappée dans l’histoire de Jane Enright à propos de son traumatisme crânien?
 
Carmela :
C’est très impressionnant. Ces traumatismes portent le nom de « traumatisme cranio-cérébral léger » ou de « commotion cérébrale ». Mais, comme vous pouvez le voir, le tableau est loin d’être rose. Le traumatisme impacte le cerveau et le cerveau est l’organe qui définit qui nous sommes. Par conséquent, toute blessure au cerveau peut avoir des conséquences importantes, même si la blessure n’est que légère. Pour les blessures plus graves, une IRM montrerait du sang dans le cerveau, une grosse ecchymose ou des parties manquantes. Même si le cerveau semble parfaitement intact après une blessure légère, cela ne signifie pas que le cerveau est en bon état. Cela ne veut pas dire que la personne va bien. Tous les symptômes mentionnés par Jane montrent bien les changements survenus dans le cerveau. Toutefois, ça ne veut pas dire que le cerveau ne peut pas se rétablir.
 
Allison :
Avez-vous déjà subi vous-même un traumatisme crânien ou un autre type de traumatisme crânien?
 
Carmela :
Oui. En fait, quand j’avais 15 ans, j’ai été renversée par une voiture et j’ai passé la nuit au urgence. Je me suis retrouvée avec 17 points de suture et je me souviens d’avoir perdu connaissance. Je me suis réveillée dans la voiture d’un chauffeur ivre qui m’a amenée à l’hôpital.
 
Allison :
Oh, mon Dieu.
 
Jay :
Oh, sans blague.
 
Carmela :
Tout à fait. J’ai passé la nuit dans la salle d’urgence. J’avais un examen de math le lendemain. Je me rappelle avoir pensé : « Si je n’ai pas une bonne note à cet examen, je dirai que j’ai passé la nuit entière au urgence. » J’ai été chanceuse ce jour-là : je n’ai pas eu de symptôme. Je ne me souviens même pas d’avoir eu mal à la tête ou quoi que ce soit d’autre.
 
Allison :
En tant que scientifique, qu’avez-vous appris de ce traumatisme et de cette expérience?
 
Carmela :
Eh bien, quand je me suis remémoré cet incident, j’ai pensé que les réactions à un traumatisme crânien sont vraiment variables. Pendant de nombreuses années je disais que non, je n’avais jamais eu de traumatisme crânien. C’est parce que nous sommes tous uniques. Nous n’avons pas la même constitution génétique, nous ne vivons pas dans le même environnement. C’est pourquoi je dis toujours aux gens : « Si vous avez vu une personne avec une commotion cérébrale, eh bien vous avez vu une personne avec une commotion cérébrale. »
 
Jay :
Cette variabilité rend donc la question que j’allais poser plus délicate, Carmela. Qu’arrive-t-il au cerveau durant un traumatisme crânien?
 
Carmela :
Je pense que la réponse honnête est que nous ne le savons pas exactement. Mais il se passe beaucoup de choses dans le cerveau.  En effet, n’oublions pas que les symptômes apparaissant après une commotion cérébrale ou un traumatisme cérébral léger comme un mal de tête, de la confusion, un trouble de la concentration ou des problèmes de sommeil, proviennent tous du cerveau. Le cerveau définit qui vous êtes. Ainsi, si votre tête reçoit un coup, il y a forcément des conséquences. Qu’en est-il des mécanismes moléculaires, au niveau des cellules? Nous savons qu’il peut y avoir de l’inflammation. Nous savons qu’il y a des changements au niveau des mitochondries, qui constituent la centrale énergétique du cerveau. Nous savons que le mode de communication entre les cellules change. Le taux de sérotonine change également. La sérotonine est le neurotransmetteur, la substance chimique, associée à la dépression. Le taux d’adrénaline, associé à l’attention, présente également des variations. Toutes ces choses se produisent. Cela ne veut pas dire que les changements seront permanents, mais quelque chose arrive au cerveau. C’est ce qui explique les symptômes.
 
Allison :
Et que savons-nous de l’incidence des traumatismes crâniens sur le risque de démence?
 
Carmela :
Voilà une autre excellente question pour laquelle je dois répondre : « Je ne sais pas. » Mais nous avons de nombreuses hypothèses. J’ai un programme de recherche consacré à cette question. Nous tentons de comprendre ce qui se passe le jour de la commotion cérébrale ou du traumatisme cérébral léger, et de savoir comment les changements survenant ce jour-là augmentent le risque de démence. En fait, ça ne se produit pas chez toutes les personnes. Tout le monde se cogne la tête un jour ou l’autre. Quand on y pense, tous les enfants qui apprennent à marcher tombent. Certains tombent violemment et ne peuvent pas vous dire s’ils ont subi une commotion cérébrale. Parfois, ils deviennent un peu maussades après, mais il est très difficile de savoir exactement leurs symptômes. Je pense que la plupart d’entre nous, si nous sommes un tant soit peu actifs, nous nous sommes déjà cogné la tête. Alors pourquoi certaines personnes disent-elles : « Hé, il s’est passé quelque chose de tellement grave que cela augmentera le risque de complications des décennies plus tard »? Comme je l’ai dit, beaucoup de choses se produisent le jour où vous subissez une commotion cérébrale.
 
Allison :
Vous avez parlé de commotion cérébrale et vous avez parlé de traumatisme crânien. Pourriez-vous nous expliquer brièvement s’ils sont différents? Est-ce la même chose? Y a-t-il une différence?
 
Carmela :
Les expressions « commotion cérébrale » et « traumatisme crânien léger » sont souvent utilisées de façon interchangeable, mais elles ne désignent pas la même chose. Une commotion cérébrale est une forme légère d’un traumatisme crânien. Habituellement, cela signifie que s’il y a un épisode de confusion, ce dernier est de très courte durée. S’il y a un épisode de perte de connaissance, ce dernier est très, très court. Dans les deux cas, on ne devrait pas voir de changement dans l’une ou l’autre des imageries classiques telles que l’IRM ou le tomodensitogramme. Ainsi, les deux expressions ne renvoient pas exactement à la même chose. Mais, comme nous n’avons pas de marqueurs spécifiques, il est difficile de les différencier.
Maintenant, entre le moment où vous avez subi cette blessure, que ce soit lors d’un accident de véhicule motorisé ou en jouant au football, comment se fait-il qu’on puisse développer une démence des décennies plus tard? Ce cheminement fait l’objet de recherches intensives, car, en fait, nous ne le comprenons pas encore complètement. Nous savons que les personnes ayant subi des traumatismes crâniens répétés – en particulier les athlètes ayant subi de nombreuses commotions cérébrales – ainsi que des coups non commotionnels à la tête sont à risque d’encéphalopathie traumatique chronique. C’est une maladie dont on a beaucoup entendu parler aux nouvelles. Mais, ces personnes ne souffrent pas seulement d’une encéphalopathie traumatique chronique. La plupart d’entre elles développent également d’autres maladies neurologiques, comme l’Alzheimer ou la maladie de Parkinson.
Nous ne comprenons pas vraiment comment cela se produit. Toutefois, quand on regarde des études de grande envergure, on peut voir qu’il suffit qu’une personne ait subi un traumatisme crânien léger dans sa vie pour que son risque de démence augmente.
 
Jay :
Mais c’est quoi une encéphalopathie traumatique chronique?
 
Carmela :
C’est une maladie observée chez de nombreux anciens athlètes professionnels qui ont subi des traumatismes crâniens répétés. Certains de ces traumatismes sont causés par des coups commotionnels, mais il arrive même qu’ils soient causés par des coups non commotionnels. C’est une maladie du cerveau, comme la maladie d’Alzheimer. C’est un changement dans le cerveau que l’on peut observer. Il est donc possible d’établir un diagnostic après le décès d’une personne. Ce changement dans le cerveau est lié à ces traumatismes crâniens répétés. On l’a également observé chez certains militaires et certaines femmes victimes de violence conjugale.
 
Allison :
Afin que les choses soient bien claires, il n’est pas nécessaire que le traumatisme crânien soit grave. Quelle doit être sa gravité pour qu’il affecte la santé cognitive ou augmente le risque de démence?
 
Carmela :
Nous ne le savons pas. En fait, nous pensons qu’il n’a pas besoin d’être grave. En effet, la plupart des anciens athlètes qui ont reçu des coups répétés à la tête vous diront qu’ils ont eu très peu de commotions cérébrales. Ils ont rarement perdu connaissance ou développé une amnésie post-traumatique. Mais ils ont reçu d’innombrables coups à la tête. Ainsi, nous sommes maintenant inquiets relativement aux coups non commotionnels.
 
Allison :
Juste pour clarifier : si une personne se cogne la tête une fois en tombant, cela ne veut pas dire qu’elle aura une démence.
 
Carmela :
Non, bien sûr que non. Et c’est vraiment important de le savoir. C’est un excellent point.
 
Jay :
Carmela, si une personne ou l’un de ses proches reçoit un coup à la tête, qu’est-ce que cette personne doit surveiller pour savoir si elle doit demander une aide médicale ou aller à l’hôpital?
 
Carmela :
Habituellement, je conseille aux gens qui se sont cogné la tête de consulter un médecin s’ils ont des symptômes comme un mal de tête important, des nausées ou un sentiment de malaise. Le seuil à partir duquel ils consultent un médecin n’est pas forcément le même que le mien. C’est normal. Si vos symptômes vous inquiètent, vous devriez consulter un médecin. Si vous vous cognez la tête et n’avez pas de symptômes après, mieux vaut laisser les choses suivre leur cours.
 
Jay :
Donc, si une personne a des symptômes après un traumatisme crânien, quels sont les meilleurs traitements ou les meilleures thérapies que vous suggérez à vos patients pour qu’ils retrouvent des fonctions cérébrales normales?
 
Carmela :
Nous suivons une approche axée sur les symptômes. Par exemple, si vous avez un mal de tête, je tenterai de l’éliminer. Si vous avez un trouble de l’humeur, nous tenterons de le régler. En général, les gens viennent me voir quand ils ont des problèmes cognitifs, étant donné que je suis une neurologue cognitive. Donc, je vois des gens qui ont des problèmes cognitifs et qui, donc, se plaignent de leur mémoire. Ils se plaignent de leur difficulté à se concentrer. Mais, il est évident que vous aurez de la difficulté à vous concentrer si vous avez un énorme mal de tête, si vous ne dormez pas bien ou si vous êtes déprimé ou anxieux. L’important est de se rappeler que si vous ne vous concentrez pas sur quelque chose et que vous n’enregistrez pas cette information, il est bien entendu injuste de demander au cerveau de s’en souvenir. Ainsi, nous tentons de traiter les symptômes qui occupent une partie de votre bande passante mentale. Si votre bande passante est affectée en raison d’un mauvais sommeil, d’un mal de tête, d’une humeur maussade, d’étourdissements ou d’une sensation générale de malaise, il vous sera très difficile de vous concentrer, d’enregistrer et de traiter les informations.
 
Allison :
Vous avez parlé de bande passante mentale. Dans les épisodes précédents, nous avons parlé des différentes choses que les gens peuvent faire pour augmenter leur bande passante. Par exemple, l’exercice peut améliorer les fonctions cognitives d’une personne. Quand vous voyez des gens ayant des traumatismes plus graves, y a-t-il des choses précises que vous leur recommandez de faire?
 
Carmela :
Oui. Nous savons que l’exercice aérobique est très important pour garder un cerveau en bonne santé. C’est probablement vrai dans le cas des maladies cérébrales. L’exercice est important. Dans le cas des commotions cérébrales en particulier, il y a des données très fiables qui démontrent les effets positifs de l’exercice aérobique. On entend par là des exercices comme la course, le vélo, la natation. Bien sûr, il arrive que les gens disent : « J’ai un très gros mal de tête. Je ne peux pas courir. » D’accord. Ne courez pas. Asseyez-vous sur un vélo d’exercice, sur un vélo à position allongée, faites ce que vous pouvez faire. Faites de la danse. Faites ce que vous pouvez faire, pourvu que ça augmente votre rythme cardiaque. Maintenant, après un traumatisme crânien nous recommandons un repos de seulement 24 à 48 heures. Nous ne recommandons plus de se reposer dans une pièce sombre ou de se tenir à l’écart de ses amis et du monde. Cela ne doit durer que 24 à 48 heures. Vous pouvez vous promener et faire des choses, mais allez-y doucement. Ensuite, commencez à faire de l’exercice, à votre rythme.
 
Allison :
Par le passé, j’ai entendu des personnes se remettant d’un traumatisme crânien ou d’une commotion cérébrale raconter que les médecins leur avaient conseillé d’éviter les écrans et de ne pas regarder la télévision. Ce conseil est-il toujours valable ou s’applique-t-il seulement aux 24 à 48 premières heures seulement?
 
Carmela :
L’approche utilisée n’est pas la même pour tous. Si vous me dites que vous avez une intolérance aux écrans d’ordinateur et que les écrans vous donnent des maux de tête, je vous conseillerai de limiter autant que possible le temps que vous passez devant un écran. La télévision est un cas intéressant, car elle ne donne pas autant de maux de tête qu’un écran. Nous ne savons pas exactement pourquoi. C’est peut-être dû au fait que la plupart du temps, nous nous concentrons plus lorsque nous regardons nos écrans par rapport à la télévision. Ainsi, c’est peut-être en raison de la charge cognitive qui s’ajoute au fait de regarder l’écran.
 
Jay :
Si une personne a subi un traumatisme crânien et que le risque de démence est accru, ce risque de démence accru est-il présent tout au long de sa vie?
 
Carmela :
C’est une excellente question. Malheureusement  je ne connais pas la réponse. Mais, ce que je sais, c’est qu’il est impossible d’effacer ce traumatisme. On ne peut pas revenir en arrière. Ainsi, je leur conseille habituellement de faire des choses qui peuvent atténuer ce risque. Nous savons qu’il y a beaucoup de choses que l’on peut faire pour améliorer la santé de son cerveau. Nous savons également qu’il faut en prendre soin toute sa vie. Ainsi, si vous avez eu un traumatisme crânien et qu’il augmente votre risque de démence, faites des activités bénéfiques pour la santé du cerveau, comme l’exercice. De nombreuses preuves démontrent que l’exercice aérobique peut retarder l’apparition de la démence. Apprenez de nouvelles choses. Nous savons qu’apprendre de nouvelles choses augmente la réserve cognitive. Essayez de normaliser votre pression artérielle. Évitez de développer un diabète. Vous pourriez participer à des activités qui vous permettraient de rencontrer des gens.
Il a été démontré que l’alcool est très néfaste pour le cerveau. Selon les nouvelles lignes directrices, il faudrait éviter tout alcool ou se limiter à deux consommations par semaine. Évidemment, il faut éviter le tabac. Ainsi, il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire pour atténuer le risque entraîné par quelque chose qui nous est arrivé et que nous ne pouvons pas changer.
 
Allison :
Nous savons qu’il est possible, dans une certaine mesure, d’éviter de nous mettre dans des situations dangereuses afin d’atténuer certains des risques. Mais, les gens seront toujours actifs. Enfin, nous l’espérons. Ils feront toujours du sport. Ils peuvent avoir un accident de voiture ou se cogner la tête en tombant. Mais, y a-t-il des démarches précises que nous pouvons adopter dans ce mode de vie actif qui permettent également de réduire les risques de traumatisme crânien?
 
Carmela :
C’est une excellente question car, comme vous l’avez mentionné, nous voulons que les gens fassent du sport. Il vaudrait mieux éviter les sports de contact, car ce sont des activités où les coups à la tête font malheureusement partie intégrante du jeu. Mais est-il vraiment nécessaire que les enfants apprennent à frapper le ballon avec la tête en bas âge, surtout au soccer? Ont-ils besoin de pratiquer des sports de contact si jeunes? Peut-être devrions-nous envisager des règles ou des lois qui changeraient l’âge auquel il est permis de frapper le ballon avec la tête. Cela s’est fait dans d’autres pays, mais pas encore au Canada. Par contre, des mesures ont été prises pour d’autres sujets. Les chutes sur les trottoirs sont très, très fréquentes. Devrions-nous donc encourager la prise de mesures qui permettraient de réduire le nombre de chutes? Bien sûr, nous voulons que les gens marchent. Nous voulons qu’ils marchent plus qu’ils ne conduisent. Sur le plan des accidents de voiture, je dois dire que de nombreuses personnes viennent me consulter à la suite d’accidents de collision arrière.
Les lois sont-elles suffisamment sévères pour ceux qui entrent en collision arrière avec d’autres conducteurs? Les voitures sont-elles bien conçues pour faire face à ce type d’accidents? Nous devons aussi réfléchir à la conception des voitures et des routes pour toutes les personnes. Les femmes, par exemple, sont souvent plus petites que les hommes et atteignent rarement l’appui-tête. Votre voiture est-elle sécuritaire? Nous voyons en effet beaucoup plus de femmes à nos cliniques présentant des symptômes persistants de commotion cérébrale après un accident de collision arrière. La violence conjugale est une autre cause importante de traumatismes crâniens répétés. Les lois qui s’y rattachent doivent changer. Ainsi, il y a beaucoup de choses que nous pourrions faire.
 
Jay :
Merci beaucoup, Carmela, pour ce partage. Ça a été vraiment révélateur et certainement utile pour nos auditeurs. Merci.
 
Carmela :
Merci de m’avoir invitée. C’est toujours un plaisir pour moi de parler du cerveau.
 
Jay :
Dr. Carmela Tartaglia, est professeure à l’Université de Toronto. Elle est également clinicienne-chercheuse au Centre Canadien de Concussion du Réseau universitaire de santé. Elle nous a parlé depuis Toronto.
 
Allison :
Jay, nous avons une fois de plus eu des discussions fort intéressantes avec nos invités. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué?
 
Jay :
Je pense, Allison, qu’une des choses les plus frappantes qu’a dites Carmela est que, bien que les effets d’un traumatisme crânien soient maintenant assez bien documentés, il y a encore beaucoup de mystère entourant ce qui se passe réellement dans le cerveau en cas de traumatisme. De plus, on ignore la différence exacte entre un traumatisme crânien modéré et un traumatisme crânien sévère dans le cerveau. Évidemment, c’est un domaine de recherche hautement prioritaire. Pendant que nous parlions à nos invités, j’ai également pensé aux nombreuses heures que nous avons consacrées à défier la démence, à parler des divers facteurs de risque qui ont été cernés et classés par la Commission Lancet. J’aimerais revenir sur ce classement. Un traumatisme crânien est un risque de démence moins important qu’une perte auditive ou un isolement social. On peut le comparer à la dépression ou à la pollution de l’air. C’est toutefois un risque plus important que l’inactivité physique, l’usage du tabac, l’alcool, le diabète et l’obésité. Ainsi, ce n’est pas une situation banale.
 
Allison :
J’ai également trouvé très intéressant qu’un même type de traumatisme puisse affecter différentes personnes de manières aussi différentes. Nous avons entendu Jane, dont le coup reçu à la tête avec un ballon de volleyball a des conséquences très, très durables. Carmela a décrit son expérience personnelle. Elle a été renversée par une voiture, puis hospitalisée. Le lendemain, alors qu’elle faisait un examen de math, elle allait bien. Cette variabilité est pour moi quelque chose de vraiment intéressant. Je crois que cela fait bien ressortir que ce qui se passe dans le cerveau varie d’une personne à l’autre. Recevoir un coup à la tête ou subir un traumatisme crânien ne veut pas forcément dire qu’on se retrouvera avec une démence. Cela affectera votre cerveau de manières très différentes.
 
Jay :
J’ajouterai que la variabilité s’étend même à la gravité apparente du coup reçu à la tête. Je connais une femme qui, après plusieurs commotions cérébrales, jouait avec son fils dans la cour arrière avec une balle en plastique - vous savez l’une de ces balles très légères avec des trous qui ne se déplacent pas très vite. Elle lui a lancé la balle, qu’il a frappée avec un bâton et cette balle l’a heurtée à la tête, lui causant une autre commotion cérébrale. Cela montre que même si on pense qu’il s’agit d’un incident banal, on devrait consulter si on ressent des symptômes.
 
Allison :
Tout à fait. Il faut consulter son médecin. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’un traumatisme crânien peut constituer un risque de démence. Jane en est un très bon exemple. Cela ne veut toutefois pas dire qu’il n’existe pas de moyens de contrer ce risque. Jane a parlé du rôle important qu'ont joué ses autosoins et a reconnu qu’elle pouvait améliorer certains aspects comme l’exercice physique. Ensuite, Carmela a vraiment fait ressortir pour nous l’importance de l’exercice pour la guérison du cerveau,
Pour en savoir plus sur la manière de renforcer la santé du cerveau et de réduire le risque de démence, ou la façon de ralentir sa progression, veuillez consulter notre site Web à l’adresse defydementia.org. Vous y trouverez les autres épisodes de notre balado, ainsi que nos vidéos, des images infographiques et d’autres ressources.
 
Jay :
Notre équipe de production pour ce balado est composée de Rosanne Aleong et Sylvain Dubroqua. Notre réalisateur-chasseur est Ben Schaub. La production est assurée par PodTechs. La musique a été composée par Steve Dodd et le dessin de la page de couverture a été réalisé par Amanda Forbis et Wendy Tilby.
 
Allison :
Nous tenons également à remercier les commanditaires de ce balado : la fondation de la famille Slaight, le Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement et Baycrest.
 
Jay :
Également, votre soutien est grandement apprécié. Veuillez cliquer sur le bouton d’abonnement pour suivre Défier la démence partout où vous écoutez vos balados. N’oubliez pas de laisser un j’aime, un commentaire ou une note de cinq étoiles. C’est très apprécié.
 
Allison :
Dans le prochain épisode, nous nous pencherons sur la manière de faciliter la transition vers les soins de longue durée. Nous partagerons de précieux conseils sur la façon dont les proches aidants peuvent faciliter la transition d’un proche ou d’un ami atteint de démence vers ce type de soins. De plus, nous aurons des conseils à la fois pour les proches aidants et les employés en soins de longue durée pour les aider à rendre les transitions mieux adaptées pour tous. Je m’appelle Allison Sekuler.
 
Jay :
Et moi, Jay Ingram. Merci d’avoir écouté Défier la démence. Et n’oubliez pas : il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau.